Paul Sherman a 62 ans lorsqu’en 2018 il reçoit un diagnostic d’autisme de niveau 1. « C’est vraiment arrivé tard », dit-il, en repensant à une carrière qui a traversé l’armée, le métier de technicien en électronique et l’ingénierie biomédicale. Avant ce diagnostic, ses défis étaient souvent interprétés comme des bizarreries de personnalité ou un manque de sociabilité.
Premiers pas dans l’armée
Son premier poste officiel débute en 1974 dans l’armée, à une époque où l’autisme n’était pas du tout reconnu.
« Personne n’avait aucune idée de ce qu’était l’autisme », se souvient Paul, qui grimpe rapidement en grade. « C’était tellement mieux que mon enfance que je n’avais rien pour comparer. »
Son environnement familial, difficile, a aussi masqué ses défis.
« Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre d’où venaient mes difficultés : lesquelles étaient liées à l’autisme, lesquelles venaient de la maison dans laquelle j’ai grandi. », explique-t-il.
Certains signes de sa neurodivergence ont été ignorés ou mal compris dans son environnement familial.
Enfant, on lui disait : « Regarde-moi dans les yeux quand je te parle. » Et il se faisait taper parce qu’il ne le faisait pas.
Même s’il appréciait certains aspects de l’armée, la culture d’obéissance aveugle ne lui convenait pas. Logique et orienté vers les faits, il était mal à l’aise devant des règlements qu’il trouvait insignifiants, comme la longueur des cheveux.
« Si quelque chose me semblait absurde, je ne le disais pas, mais je coopérais peu », confie-t-il.
Au bout de quatre ans, il comprend que l’armée n’est pas faite pour lui.
Défis dans le civil
De retour à la vie civile, Paul devient technicien en électronique, mais les défis sociaux liés à son autisme se font plus visibles.
« Il y avait des choses que mes supérieurs me demandaient, mais je n’y arrivais pas. »
La vente de contrats de service prolongé lui pose problème :
« Je savais que ce n’était pas avantageux pour le client. Je ne pouvais pas les promouvoir. »
Les conflits verbaux, où il peine à trouver les mots, resteront un obstacle constant :
« Je n’arrive toujours pas à m’expliquer clairement. »
Réussir grâce à l’ingénierie
Avec l’aide du ministère des Anciens Combattants (VA), il obtient un diplôme en génie électrique. Pendant plus de 20 ans, il travaille comme ingénieur biomédical, où ses forces: hyperfocus et la créativité technique, sont enfin reconnues.
Il développe un système pour aider les vétérans atteints de lésions à la moelle épinière :
« C’était une idée que personne n’avait envisagée. Je l’ai réalisée », dit-il.
Il présente le projet en conférence. Même si le VA lui propose un brevet, il refuse :
« C’était trop important pour en tirer profit. »
Reconnaissance puis désaveu
Sa créativité lui vaut le respect du bureau national.
« Mon supérieur à Washington m’a dit : “Tu es notre pionnier.” » Il pilote des projets anticipant les besoins médicotech.
Mais un changement de direction vient redistribuer les priorités :
« Ça s’est recentré sur ce qu’ils voulaient plutôt que sur ce qui était utile », partage-t-il.
Les retraites d’équipe, les lunchs forcés dans une salle bruyante, les structures rigides…
« Le bureau est devenu, en gros, tout ce qui peut aggraver une personne autiste. »
Il quitte l’emploi à 56 ans, après que ses soutiens internes ont disparu.
Trouver sa place après la retraite
En prenant un emploi à temps partiel sur un projet médical, il découvre une équipe dans laquelle il se sent compris. Plusieurs collègues semblent également autistes.
« On a tendance à se rassembler inconsciemment et à se soutenir mutuellement. C’est plus basé sur les compétences que sur la personnalité. », explique-t-il.
Leur culture axée sur les résultats plutôt que la politique interne rend l’environnement serein et productif.
Les conseils de Paul : ce que les milieux de travail devraient savoir
L’honnêteté est naturelle : « Nous sommes presque implacablement honnêtes. »
Laissez-nous du temps : « Ne vous attendez pas à une réponse spontanée à une question difficile. »
Respectez notre besoin d’espace : « Ne pas m’obliger à déjeuner dans une salle trop bruyante m’a énormément stressé. »
Valorisez notre besoin de prendre soin de nous : « Ce dont j’ai besoin pour me ressourcer n’est pas le même que les autres. »
Jouez sur nos forces : « On fait de l’excellent boulot quand on peut se concentrer sur un projet à la fois. »
Évitez la micromanagement : « Préparer un rapport quotidien prend plus de temps que le travail réel. »
Guérir et se ressourcer
Pour éviter l’épuisement, Paul mise sur des stratégies concrètes : congés, journées de santé mentale, escapades dans son chalet en forêt.
« Prendre du recul, c’est efficace », dit-il.
Parfois, son psychologue recommande un arrêt maladie de deux semaines.
Regarder vers l’avant
« Si j’avais su que j’étais autiste plus tôt, on aurait pu trouver des solutions », avoue-t-il.
Mais aujourd’hui, il partage pour que d’autres bénéficient de diagnostics plus précoces et d’un environnement professionnel inclusif; un milieu qui accueille, au lieu d’exclure, les esprits neurodivergents.